Actualités & publications

Démographie & statistiques

Un meilleur accès à l'enseignement supérieur ne garantit pas nécessairement plus d'emplois ou plus de richesse

<p>Un meilleur accès à l'enseignement supérieur ne garantit pas nécessairement plus d'emplois ou plus de richesse</p>
Par Laetitia Aroichane
17.02.2026

Plus d'éducation pour plus de croissance : pendant des décennies, cette logique a guidé les politiques éducatives à travers le monde. L'élévation du niveau d'éducation était considérée comme le levier le plus sûr pour le progrès économique et social. Plus de diplômés signifiait moins de chômage, une productivité plus élevée et plus de croissance. Il était donc acquis que l'élargissement de l'accès à l'enseignement supérieur était la clé d'un développement économique prospère et collectif.

Mais est-ce vraiment le cas ? Que se passe-t-il lorsque l'accumulation de qualifications ne se traduit plus par de meilleures perspectives d'emploi et conduit au contraire à la frustration des jeunes générations ? L'étude mondiale menée par PAXTER, Enseignement supérieur, revenu et employabilité, explore ces questions. L'analyse de PAXTER ci-dessous a été relayée par Global Focus, le magazine de la Fondation européenne pour le développement du management (EFMD), dans son volume 20 (01-2026). 

La publication de Pierre Aliphat, Nikola Damjanovic et Pierre Tapie, publiée en juillet 2025, s'appuie sur des données économiques, démographiques et éducatives provenant de 140 pays, représentant plus de 90 % de la jeunesse mondiale. L'étude met en évidence des corrélations inattendues entre le développement économique, l'accès à l'enseignement supérieur et l'employabilité. Les conclusions des auteurs remettent en question certaines hypothèses et nous invitent à repenser les fondements de la politique éducative dans de nombreux pays.

Un meilleur accès à l'enseignement supérieur = plus de richesse et plus d'emplois ?

L'étude montre que si l'éducation reste essentielle dans les premières phases du développement économique, elle ne garantit plus la prospérité une fois qu'un certain seuil de développement a été atteint (environ 15 000 dollars par habitant, ppp). Ainsi, le développement d'un pays n'est pas seulement alimenté par les connaissances, mais aussi par l'adéquation entre ces connaissances et les besoins réels de son économie. La clé réside dans la cohérence entre la formation, les compétences et les besoins du marché du travail.

Le développement de l'enseignement supérieur a longtemps été considéré comme une fin en soi. Les progrès en matière d'éducation étaient mesurés en fonction du taux d'accès à l'université d'une génération donnée, sur la base de l'hypothèse implicite selon laquelle " plus d'accès = plus d'emplois". Cependant, dans de nombreux pays, le chômage touche davantage les diplômés que les non-diplômés. Il convient de rappeler qu'au moment du Printemps arabe en 2011, sur la rive sud de la Méditerranée, le taux de chômage des jeunes diplômés dépassait de 50 % la moyenne nationale des jeunes. Plus de connaissances, mais moins d'emplois ? Cette contradiction a été le point de départ des recherches de PAXTER.

Identification et comparaison des données : les résultats classent les pays en cinq groupes

Poursuivant leur exploration, les auteurs de l'étude ont compilé et analysé des bases de données internationales en croisant plusieurs variables : le PIB par habitant en parité de pouvoir d'achat (PIB/habitant (PPA)), le taux d'accès à l'enseignement supérieur et six taux de chômage (général, diplômés, non-diplômés, jeunes, jeunes diplômés et jeunes non-diplômés).

À l'aide d'algorithmes non dirigés, les auteurs présentent ainsi un tableau nuancé et surprenant des liens entre les qualifications, l'emploi et la richesse, identifiant cinq groupes de pays présentant des dynamiques similaires, appelés "clusters", en fonction de leur développement économique : 

  • Groupe A : Pays en développement avec un taux de chômage élevé et un accès limité à l'enseignement supérieur. La seule corrélation significative est celle entre l'accès à l'enseignement supérieur et le PIB par habitant (PPA) (0,829).
    Exemples : Afghanistan, Bangladesh, Égypte, Inde, Laos, Mali, etc.
  • Groupe B : pays à revenu intermédiaire avec un taux de chômage modéré. L'accès à l'enseignement supérieur reste relativement faible, mais affiche une nette tendance à la hausse sous l'effet du développement économique. La seule corrélation significative est celle entre l'accès à l'enseignement supérieur et le PIB par habitant (PPA) (0,621).
    Exemples : Azerbaïdjan, Chine, El Salvador, Éthiopie, Équateur, etc.
  • Groupe C : pays à revenu moyen à élevé avec une forte proportion de diplômés, mais un taux de chômage élevé dans toutes les catégories, en particulier chez les jeunes (35 %) et les jeunes diplômés (34 %). La seule corrélation significative est celle entre l'accès à l'enseignement supérieur et le chômage des jeunes diplômés (-0,571).
    Exemples : Afrique du Sud, Albanie, Arménie, Brésil, Espagne, Italie, etc.
  • Groupe D : Pays développés avec un taux de chômage élevé chez les non-diplômés. Dans ces pays, le taux de chômage des diplômés est inférieur à celui des non-diplômés. Ce groupe est celui qui offre le meilleur accès à l'enseignement supérieur. On observe des corrélations significatives entre l'accès à l'enseignement supérieur et le chômage des non-diplômés (0,434) et entre l'accès à l'enseignement supérieur et le chômage des jeunes diplômés (-0,528).
    Exemples : France, Argentine, Belgique, Irlande, Portugal, la Russie, etc.
  • Groupe E : pays riches avec un faible taux de chômage et aucune corrélation significative. L'accès à l'enseignement supérieur est nettement inférieur à celui du groupe D, même si le PIB moyen par habitant (PPA) est presque deux fois plus élevé.
    Exemples : Allemagne, Australie, Émirats Arabes Unis, États-Unis, Japon, Singapour, etc.

La comparaison des groupes C, D et E, qui comprennent des pays très développés, est particulièrement intéressante lorsqu'on examine les évolutions souhaitables en matière de politique d'enseignement supérieur.

Employabilité : quand un diplôme ne suffit plus

Les résultats de l'étude de PAXTER révèlent une dynamique surprenante : jusqu'à environ 15 000 dollars de PIB par habitant (PPA), l'élargissement de l'accès à l'enseignement supérieur stimule la croissance. Mais au-delà de ce chiffre, il n'y a plus de corrélation. En d'autres termes, dans les pays développés, l'augmentation de la proportion de diplômés ne stimule plus la richesse nationale et peut même contribuer à une hausse du chômage. Cette tendance contre-intuitive révèle un changement fondamental : les connaissances sont largement diffusées, mais leur conversion en richesse économique dépend d'autres facteurs contextuels.

L'étude de PAXTER montre que le lien entre l'accès à l'enseignement supérieur et le développement économique n'est pas immédiat. Dans les pays en développement, l'enseignement supérieur reste un moteur du développement économique : il favorise l'industrialisation, l'innovation et la modernisation des services. Mais dans les économies matures, la surqualification des jeunes peut créer un fossé entre les aspirations éducatives et les réalités professionnelles. La France illustre ce paradoxe, avec 68% d'une génération accédant à l'enseignement supérieur et un taux de chômage des jeunes diplômés de 12%, contre 26% pour les personnes sans qualification.

À l'inverse, des pays comme l'Allemagne, la Suisse et le Canada envoient moins d'étudiants dans l'enseignement supérieur et forment davantage de travailleurs et de techniciens hautement qualifiés. Ces pays ont un taux de chômage des jeunes diplômés inférieur à 8%, identique à celui des non-diplômés. Leur succès réside dans un équilibre judicieux entre les cursus universitaires, la formation professionnelle et l'apprentissage. Ici, l'enseignement supérieur ne se mesure pas au nombre d'années d'études, mais à la qualité de l'intégration sur le marché du travail. Les parcours professionnels sont flexibles et les passerelles entre les études et l'emploi sont encouragées. Et ces pays sont plus riches (par habitant) que la France.

Cette observation met en évidence une distinction importante : ce n'est pas le taux d'accès à l'enseignement supérieur qui détermine la prospérité, mais la pertinence des qualifications par rapport à l'emploi et au stade de développement économique du pays concerné. L'employabilité durable dépend de la diversité des compétences, de la reconnaissance sociale des professions techniques et de la capacité du système éducatif à s'adapter rapidement aux besoins du marché du travail.

Repenser les stratégies d'enseignement supérieur à l'échelle mondiale

L'étude de PAXTER remet ainsi en question l'orientation stratégique des objectifs de l'enseignement supérieur : bien sûr, les connaissances culturelles et une meilleure compréhension du monde ont une grande valeur, mais dans les priorités de l'enseignement supérieur, quel doit être l'équilibre entre les connaissances "libres" et les compétences "professionnalisantes", les deux n'étant évidemment pas mutuellement exclusives ?

L'objectif premier de l'éducation est-il de permettre aux jeunes de devenir des adultes économiquement indépendants, capables de subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille, ou d'éduquer l'esprit des futurs citoyens ?

Les pays réagissent différemment à cette question et obtiennent des résultats variables en termes d'employabilité des jeunes, qu'ils soient diplômés ou non. Dans les pays riches, le principal défi consiste désormais à intégrer les jeunes sans diplôme de l'enseignement supérieur, ce qui est essentiel pour améliorer l'employabilité de tous les jeunes. Les pays développés qui affichent le taux de chômage des jeunes le plus bas sont ceux qui n'ont pas été touchés par l'intellectualisme : ils accordent également de l'importance aux formations courtes, technologiques et professionnelles qui offrent un avenir réel et positif aux jeunes, en complément des formations plus longues et plus académiques. Tout simplement parce que l'économie et l'emploi reposent sur la diversité et la complémentarité des parcours et des talents.

Dans les pays émergents, le défi est double : continuer à développer les infrastructures d'enseignement supérieur tout en évitant la "désillusion des diplômés" grâce à des programmes d'enseignement supérieur professionnel. Dans les pays riches, la priorité est désormais la reconversion, l'apprentissage tout au long de la vie et la transition des compétences vers des secteurs d'avenir. En ce sens, l'étude PAXTER ouvre un débat essentiel : comment construire un système d'enseignement supérieur plus juste, plus efficace et plus en phase avec la réalité de la société ?

Pour approfondir

Conçue pour être partagée, analysée et débattue, la publication de PAXTER vise à stimuler la réflexion collective. Elle peut être largement diffusée pour enrichir les analyses des politiques éducatives, alimenter les séminaires ou les travaux stratégiques, et nourrir les discussions au sein des institutions.

Par Laetitia Aroichane
17.02.2026